lundi 23 février 2015

DE L'ILLETTRISME SCIENTIFIQUE!

Jonathan Wolstenhome

Les réseaux sociaux ont récemment été mis en émoi par la déclaration pseudo-scientifique d'un imam saoudien sur la rotation de la terre. Il affirme que c'est le soleil qui tourne autour de la terre. Et poursuit-il sans sourciller: « et la terre est stationnaire et ne bouge pas». Galilée doit s'en retourner dans sa tombe.

Cette déclaration détonnante est révélatrice de l'illettrisme scientifique qui ne cesse curieusement de progresser malgré les avancées scientifiques dans tous les domaines. L'illettrisme scientifique nous concerne tous.

Un tiers des Américains ne croient pas à la science. Outre Atlantique, de nombreux parents réclament à égalité l'enseignement de l'Intelligence Design ou du Créationnisme avec celui de la théorie de l'évolution de Darwin.

Aujourd'hui, il faut un minimum de culture scientifique pour comprendre les grandes questions actuelles liées aux avancées de la génétique, de la biologie et de la médecine. 
Et pourtant, il semblerait qu'elle soit boudée! 
C'est ce qu'a constaté Jon Miller, professeur à l'Université du Michigan: « La réalité est qu'aucun des grands pays industrialisés aujourd'hui ne compte un nombre suffisant d'adultes scientifiquement lettrés ». Le magazine Sciences et Avenir dénonce régulièrement  le manque d'intérêt du grand public pour les questions scientifiques: « La science ne rimerait plus qu’avec contrainte ». 

La culture scientifique générale des Américains serait meilleure que celle des Européens ou des Japonais. Cet écart s’expliquerait par un enseignement obligatoire de science générale pour tous les étudiants dans les universités américaines mis en place depuis plusieurs années. En cinq ans, cette instruction obligatoire a porté ses fruits. En 1988, seulement 10% des Américains avaient suffisamment de culture scientifique pour pouvoir lire ou comprendre un article scientifique paru dans le New York Times. En 2005, il atteint 25%, alors que la part des  Américains croyant à l’astrologie ou aux extra-terrestres ne cesse d'augmenter. 

Cet engouement pour les pseudo-sciences touche également l’Europe. Qui n’a jamais regardé pour s’amuser son horoscope? En 2001, un sondage a montré que 53% des Européens estimaient que l’astrologie était plutôt scientifique, même si les résultats ont pu être faussés par le fait que de nombreuses personnes interrogées auraient confondues astronomie et astrologie. 

La sociologue Carol Susan Loc pense que la montée en puissance de cette croyance aux extra-terrestres est influencée par des films ou séries télévisées cultes comme Star Treck ou Twilight Zone, Rencontre du troisième type, etc... Ces films fantastiques remplacent dans notre imaginaire les contes de fées. Avant de se lancer dans la solution ultime d'une croisade pour censurer toutes les fictions fantastiques, et bannir les horoscopes de tous les magazines, décryptons d'abord les bases psychologiques des croyances aux forces surnaturelles censées influer sur notre quotidien.

Suivant l'approche évolutionniste, certaines croyances pourraient avoir été sélectionnées pour aider à trouver un sens à l’existence. Elles agiraient comme une soupape psychologique de sécurité. Malheureusement, certaines sont  un déni de la réalité lorsqu'elles s'affirment comme des  croyances de base "illusions positives"(Shelley Taylor, Jonathan Brown). Peut-être est-ce là, avoir le fondement de la foi!

 Le besoin de croyances irrationnelles serait un produit de l’évolution: la présence de puissances omniscientes et invisibles réduirait les comportements antisociaux, et fonctionnerait comme la peur du gendarme. Les psychologues évolutionnistes s’attachent à découvrir le type de fonctionnement mental qui se cache derrière certaines croyances irrationnelles et qui auraient aidé nos ancêtres à survivre.

Jesse Bering, professeur de psychologie à l'Université d'Arkansas, a évalué l'impact de l'évolution sur des croyances surnaturelles en les étudiant chez l'enfant. Elle a mené une  étude pour déterminer s'ils avaient tendance à croire aux forces surnaturelles spontanément ou si c'est en grandissant qu'ils acquièrent cette tendance. Elle s'est alors livrée à l'expérience suivante: 
elle leur a  demandé après un spectacle de marionnettes qui mettait en scène une souris dévorée par un crocodile, ce qui arrivait à la souris après sa mort. Les résultats montrent que les réponses des enfants varient en fonction de leur âge, et qu’ils acquièrent des connaissances sur la biologie de la vie. Dès qu'ils acquièrent un bagage scientifique.
 

L'illettrisme scientifique n'épargne pas les professions supposées remettre à niveau régulièrement leurs connaissances, selon la formule consacrée, «en l'état actuel de la science». Valable pour la médecine où certains médecins se tournent vers des thèses alterscientifiques qui détournent des patients de la médecine allopathique, et mettent leur vie en danger. 

La psychothérapie est aussi malmenée. Certaines techniques de psychothérapie  sont douteuses, notamment celles qui s'appuient sur un fonctionnement de la mémoire  pseudoscientifique. Elles sont  à mille lieux des dernières découvertes de la biologie de la mémoire, ou des neurosciences. C'est le cas «des sulfureuses thérapies pour retrouver la mémoire», à base d’État Modifié de Conscience (EMC), où l'impact de la suggestion est très fort. La mémoire est supposée fonctionner comme un magnétoscope. Une aberration scientifique qui mène à faire croire à des faux souvenirs ou à des fausses reconnaissances d'événements qui ne se sont jamais produits. Comme exemple, on peut trouver le reiki et de nombreuses thérapies tournées vers la psycho-spiritualité.

Et ce qui va suivre n’est pas une fiction mais la réalité. Outre Atlantique, certains psychothérapeutes se sont spécialisés dans le traitement des traumatismes psychiques des personnes enlevées par des extraterrestres (E.T). Sous l'emprise d'une thérapie pour retrouver la mémoire et d'un thérapeute qui croient aux petits hommes verts, on peut faire croire à des gens que tous leurs maux psychiques sont dus à un enlèvement ou à un viol par ces créatures venues d’un autre monde. Éloquent sur la confusion entre la réalité et l’imaginaire injectée chez certaines personnes par des thérapeutes sans bagage scientifique sur le fonctionnement de la mémoire.

Les faux souvenirs d'E.T prêtent à sourire mais ces thérapies ont causé des "faux souvenirs d'abus sexuels", appelé "False Memory Syndrome" avec un pic dans la décennie 80. Les conséquences peuvent être tragiques. Face à face, s'opposent les personnes en thérapie qui croient dur comme fer qu’elles ont été abusées sexuellement par l'un de leur parent,  alors que c'est un mensonge, et de l’autre ceux faussement accusés d’abus sexuel, et qui se retrouvent en garde à vue, ou jetés en prison pendant de nombreuses années.


Un excellent ouvrage "Science and Pseudoscience in clinical psychology" (non traduit en français et coécrit par Scott O.Lilienfeld, Steven Jay Linn et Jeffrey M.Lohr) est référencé par la revue Jama. Il évoque l'importance de se rapprocher le plus pour les sciences de la psyché des règles de l'Evidence based Medecine. Il parle des dérives des thérapies newagistes, pour retrouver les souvenirs, celle des témoignages d'expertises dans les tribunaux, les limites de certains compléments alimentaires dans la dépression, etc..

Quel est le principe de l'Evidence Based Medecine ?
Elle consiste à baser les décisions cliniques, non seulement sur les connaissances factuelles, le jugement et l'expérience, mais également sur des preuves scientifiques tout en tenant compte des préférences des patients. Ces preuves scientifiques se font par des essais contrôlés randomisés, des méta-analyses, éventuellement des études transversales ou de suivi. Ce n'est pas évident dans le champ des psychothérapies car même si elles n'ont pas fait la preuve de leur efficacité sur ces règles, elles peuvent reposer sur un socle théorique, en l'état actuel des connaissances scientifiques.

Le domaine des croyances spirituelles est une affaire personnelle, et ne doit pas se projeter lorsqu'on exerce un métier de soignant ou de relation d'aide psychologique.  L’illettrisme scientifique peut faire  croire aux E.T comme un enfant qui croit au Père Noël. Certes, c'est une trace de l’évolution humaine, mais c'est à consommer avec modération, et surtout ne pas négliger de rajouter une sérieuse rasade de connaissances scientifiques de base.


Sources: 
Cerveau et Psycho n°21 mai/juin 2007
              
Dépêche AFP San Francisco, lundi 19 février 2007 , L’illetrisme scientifique