mardi 20 octobre 2015

SOUVENIRS D'ENFANCE

Stephen Gjertson
La mémoire est une représentation du passé, une capacité fondamentale qui joue un rôle vital dans le fonctionnement social, affectif et cognitif. Mais chez l'enfant, qu'en est-il?
Freud fût l’un des premiers à parler de l’amnésie infantile, et ce dans ses Trois Essais sur la théorie de  la sexualité (1915/1916). Freud y affirme que la plupart d’entre nous ne se souviennent plus de leurs souvenirs les plus précoces (durant les trois premières années de leur vie).
Ses détracteurs parlent de fariboles. Selon eux, Freud ne s’est pas appuyé sur la biologie de la mémoire mais l’a vu comme un «phénomène essentiellement psychique». Cette théorie a fait le lit de dérives en psychothérapie en laissant supposer que les souvenirs étaient récupérables à volonté.

Avant de décrier les concepts psychanalytiques, de jeter le bébé avec l’eau du bain, il faut remettre les pendules à l’heure. L'apport de Freud est incontestable, et il faut  simplement réactualiser son concept d'amnésie infantile en l'état des connaissances scientifiques sur le fonctionnement de la mémoire. Depuis 1925, il s’en est passé de l’eau sous le pont...

« Freud a raison lorsqu’il dit qu’il ne s’agit pas d’une "réelle disparition des impressions d’enfance", mais, s’il n’y a pas «disparition des impressions», ce n’est pas, comme il le pense, parce que ces impressions subsisteraient dans l’inconscient où l’on pourrait aller les rechercher grâce à la psychanalyse: c’est plus probablement parce qu’il ne peut pas fixer durablement ces impressions.» explique René Pommier, un sceptique et rationaliste.

À l'époque de Freud, on pensait que les enfants étaient incapables de former des représentations stables des événements et, ne parvenaient pas s'en souvenir. Cette croyance se basait sur le fait que les adultes ne se souviennent de fait qu'à partir de l'âge de trois ans et demi. Or, on sait aujourd'hui, grâce aux progrès de l'électrophysiologie et de la neuro imagerie, que les enfants sont dotés d'une mémoire autobiographique, et qu'ils stockent des souvenirs d'événements. Que leur mémoire autobiographique fonctionne sur un modus operandi différent de l'âge l'adulte.

Cette "amnésie infantile" est une faculté d'oubli salutaire pour la construction de la mémoire. Des chercheurs d’Atlanta de l’université d’Emery (Atlanta, USA) se sont livrés à une étude sur la capacité d’enfant de trois ans à se souvenir; et ce pendant plusieurs années à des âges différents -5, 6, 7, 8 ans- sur des événements simples comme une fête d’anniversaire ou une visite au zoo.

Les enfants de 5 à 7, ans se souvenaient de 65 à 73 % de ce qu’ils avaient vécu  avant leur trois ans, les enfants de 8 et 9 ans  que de 35%. La mémoire des plus âgés était plus précise et plus riche alors que celle des plus jeunes est  « plus éparse, et plus aléatoire».

A 7 ans, les souvenirs de la prime enfance s’effacent pour laisser le champ libre à une mémoire autobiographique plus riche et plus complexe. Cette faculté d’oubli, cette amnésie infantile est aussi importante que la mémorisation.

Dans son livre autobiographique, "Je me souviens"... Boris Cyrulnik parle de son enfance à Bordeaux, de son arrestation, et de son évasion pour échapper aux rafles des soldats allemands. Il ne parle pas de souvenirs antérieurs avant l’âge de cinq ans. Il reconnaît que ce ne sont pas des histoires mais des odeurs, des sons, des couleurs en toile de fond du souvenir. Il parle de flashs comme d’avoir été refusé à la porte d’un orphelinat, fuyant une institution encapuchonné. Ses souvenirs «ne forment pas un ensemble cohérent», mais plutôt un patchwork d’où émergent des images très precises : des morceaux de vérités claires dans un ensemble flou incertain.»


Ce n'est que dans la relation à l'autre que nos souvenirs se construisent. Dans l'étude d'Emery ce sont les parents qui posaient les questions à leurs enfants sur ces évènements. Autrui, ici les parents, sont déterminants car ils participent à la construction des souvenirs de leurs enfants. 
Ce qui a été dit, précédemment, concerne la mémoire normale, et l'on pourrait supposer qu'il en est différemment pour la mémoire traumatique d'un enfant. C'est ce qu'écrit Boris CyrulniK dans "Je me souviens": «La mémoire traumatique est faite d'images hyperprécises, et qu'autour de ces flashs, on recompose une histoire...ce sont des morceaux de vérité qu'on arrange, comme dans une chimère, toutes les parties sont vraies, mais la chimère n'existe pas»

La mémoire et les souvenirs sont intimement liés aux étapes de la conscience. La mémoire est dépendante de la vie mentale. Celle de l'enfant est beaucoup plus limitée que celle des adultes chargée de réminiscences, de réflexes, de rêveries et d'anticipation, de productions imaginaires. La capacité et la construction des souvenirs chez l'enfant sont liés aux étapes de conscience décrites par Piaget.

Les progrès de la neuro imagerie et de la physiologie de la mémoire ne doivent pas faire oublier que le développement de la mémoire n'est pas linéaire, et s'accompagne d'autres facultés comme le langage, la capacité de raconter, les stratégies mnésiques, le raisonnement et la capacité de résoudre des problèmes.

Alors, l'amnésie infantile, oui, elle existe comme faculté d'oubli indispensable liée aux étapes de la conscience. Et les connaissances scientifiques actuelles sur le fonctionnement de la mémoire, oui, peuvent coexister avec la psychanalyse.


http://www.larecherche.fr/savoirs/dossier/surprises-memoire-infantile-01-07-2001-68953
http://www.pseudo-sciences.org/spip.php?article1548

http://www.sciencesetavenir.fr/sante/20140313.OBS9668/les-souvenirs-de-la-petite-enfance-s-effacent-a-partir-de-7-ans.html
http://psycha.ru/fr/dictionnaires/laplanche_et_pontalis/voc20.html
http://www.enfant-encyclopedie.com/documents/Bauer-PathmanFRxp.pdf



jeudi 27 août 2015

TOUT SE JOUE-T-IL VRAIMENT AVANT L'ÂGE DE SIX ANS?


Tout est-il déterminé avant l’âge de 6 ans ? Et même avant?  Cette affirmation vous rappelle-t-elle quelque chose ?
On l'a récemment entendu de la part d'un homme politique parlant de l'école. Mais qu'entend-on par cette expression? La personnalité de l’adulte se construit-elle vraiment durant les cinq premières années de sa vie, et parfois avant l'âge de trois ans?
"Tout se joue avant l’âge de 6 ans" est le titre d'un fameux best-seller écrit par le Dr Fitzhurgh Dodson. Cette idée s'est imposée comme une évidence psychologique auprès de nombreux parents, et de certains professionnels de la santé.

Ce livre est devenu une sorte de bible pour de nombreux parents, et des mères obnubilées par les progrès de leur enfant, dans cette étape du rôle maternel que Winnicott appelait "la préoccupation maternelle primaire ! La vision du "tout se joue avant six ans est très pessimiste, et s'inscrit dans la lignée du déterminisme psychologique suivant laquelle la vie psychique est totalement déterminée. Elle serait  dépendante de ses antécédents, et ne comporterait aucune liberté. Pour F.Dodson, durant les cinq premières années de sa vie, chaque enfant passe par les stades des acquisitions fondamentales –marche, langage, propreté, socialisation, estime de soi-. Les stimulations intellectuelles reçue au cours du développement de ces acquisitions durant ces cinq premières années sont importantes pour son intelligence adulte.

Le livre "Tout se joue avant six ans" date de 1970. Les neurosciences n’étaient pas encore au goût du jour. Ce que l'on sait aujourd'hui, c'est que le développement cérébral n’est pas déterminé uniquement par la génétique. Il est largement influencé par des facteurs relationnels, affectifs et environnementaux. Les certitudes, mal interprétées selon certains spécialistes, sont agaçantes ! 
La petite enfance est une période très riche dans la vie, mais rien n’est jamais joué. Certains apprentissages se font toute la vie, et l’environnement, les expériences de la vie, les événements (heureux ou malheureux), les crises, les rencontres influencent la personnalité de l’adulte. Bref, dans le fatum, il y a une part de hasard qui fait que la vie réserve aussi des bonnes surprises.

Toutes les théories psychologiques sont d'accord pour dire que des relations affectives de qualité nouées dès l’enfance avec les parents, ou des figures de substitution laissent une empreinte indélébile et essentielle, qui influenceront les relations adultes. Évidemment! Un mauvais départ se répercute tout au long de la vie d’adulte, et il y a les traumatismes de l’enfance comme la maltraitance (sous toutes ses formes) qui laissent des empreintes post-traumatiques. Des chercheurs suisses de l’École polytechnique fédérale de Lausanne sous la houlette de Carmen Sandi ont constaté que les blessures invisibles de l’enfance laissent une empreinte biologique qui perdure dans le cerveau adulte.
L’équipe suisse a montré (chez des rats) que les traumatismes chez l’enfant conduisaient à des comportements agressifs visibles  sur certaines zones du cerveau. Comme l’altération du cortex orbitofrontal identiques à celles retrouvées chez les humains violents. Cette connaissance sur les conséquences des traumatismes a des implications médicales, mais également thérapeutiques et sociales.  
« Cette recherche montre que les personnes exposées aux traumatismes dans l’enfance ne souffrent pas seulement sur le plan psychologique mais elles subissent une réelle altération dans leur cerveau» (Carmen Sandi).

La plupart des chercheurs en psychologie s’accordent pour dire que les traumatismes de la petite enfance (ceux qui surviennent avant l’âge de six ans) sont à l’origine de beaucoup de dépressions et de troubles anxieux, et d’autres troubles. Une autre étude, celle de l’université de McGill de Montréal montre également que les abus et maltraitance laissent une empreinte chimique dans le cerveau. Il s’agit d’une modification de gènes dont l’enfant a besoin a besoin pour se construire un système de défense contre le stress. Une fois modifiée par l’expérience de l’abus sexuel, ces gènes restent altérés toute la vie, rendant les victimes plus vulnérables aux aléas de la vie. 

Sans s’arrêter à des événements traumatisants extrêmes (violence, abus sexuels abandon), les interactions destructrices et répétées avec les adultes sont néfastes dans la construction de la personnalité. C’est du désamour et de l’atteinte à l’estime de soi, ni plus ni moins. On entend par désamour les humiliations répétées, le manque d’affection et de compassion d’autrui, les négligences envers la santé mentale et physique. Les inactions des parents sont également destructrices;   elles font douter de la valeur de l’enfant et entachent son estime de soi. Les encouragements prodigués par les adultes sont essentiels à la sécurité affective et l’absence de retroaction positive est extrêmement dommageable à l’estime de soi. Les parents ou  les adultes ne sont pas les seuls acteurs des actions de démolition mentale. Les enfants sont parfois cruels entre eux. L'ostracisme, l’exclusion, l’intimidation par les autres enfants sont extrêmement traumatisantes pour un jeune enfant.

Même si le futur adulte est marqué au fer rouge par ses traumatismes, la vision déterministe où tout est  joué durant l’enfance est catastrophique. Elle risque d'enfermer l'autre prisonnier de son passé, et de ne pas l'encourager à dépasser ses problèmes !  
Freud, en son temps, avait souligné l'inégalité des réactions des patients à la névrose face à un même événement. Jung a parlé de cette notion du "Soi", ce noyau subtil de la personnalité qui peut aider à surmonter les épreuves. Le très médiatique et contesté pédopsychiatre Marcel Rufo Rufo, prend le contre-pied de F.Dodson de cette fausse croyance que « tout se joue avant six ans ».

La notion de résilience, développée par Boris Cyrulnick, démonte ce déterminisme, et est est une formidable leçon d’optimisme où tout est possible à tout âge! La résilience, c’est cette capacité à rebondir, et à reprendre le développement positif de sa vie après l’adversité.
Il n’y a pas de fatalité au malheur. « Les enfants qui ont connu la violence, l'abandon, l'orphelinat, la misère ou encore la guerre seront des enfants blessés et des adultes blessés tout au long de leur vie. Mais ces enfants ne sont ni foutus, ni sans valeurs (Boris Cyrulnick).» 
Les deux périodes pendant lesquelles se mettent en place les processus de résilience sont d'une part, la période qui précède l'acquisition du langage où l'enfant se façonne, se " tricote " avec la propre histoire de ses parents. D'autre part, la période qui sur l'acquisition du langage, où l'enfant acquiert la possibilité de se représenter son passé et son avenir et donc de donner un sens à sa vie et ainsi d'agir en la métamorphosant.

Conclusion : tout ne se passe pas avant six ans, ni même à trois ans ! On peut à tout âge revivre, et la résilience marche toute la vie, et jusqu’à 120 ans…

Sources:
 http://www.radio-canada.ca/nouvelles/science/2013/01/17/003-traumatisme-enfance-violence.shtml
Boris-Cyrulnik Les-vilains petits canards